31.07.2006
Le 31 juillet 1914 : "Ils ont tué Jaurès !"
Le 31 juillet 1914 Jaurès et des amis dînent au café du Croissant.Le dîner s'achève. Un journaliste, René Dolier, s'approche, montre à Landrieu une photo : - c'est ma petite fille.- Peut-on voir ? dit Jaurès.Il se penche sur la photo.
À cet instant précis, le rideau s'écarte brusquement. Une main, un revolver. Deux coups de feu. Un cri de femme
- Ils ont tué Jaurès !
Jaurès mourra quelques minutes plus tard. Il n'y a plus d'obstacles à la guerre.
Dehors, le metteur en pages de l'Humanité, Tissier, a vu Villain tirer et tenter de s'enfuir vers la rue de Réaumur. Il l'a rattrapé, l'a assommé d'un coup de canne. Un policier les a rejoints, s'est emparé de l'assassin.
Villain prétend ne pas parler, puis il se décide :
- Je me nomme Raoul Villain et j'ai vingt-neuf ans, Mon père exerce encore les fonctions de greffier au Tribunal civil de Reims. Ma mère est, depuis vingt ans, pensionnaire d'un asile d'aliénés.
"Pourquoi j'ai tué Jaurès ? J'ai voulu, dans des circonstances aussi graves que celles que nous traversons, supprimer un ennemi de mon pays. N'allez pas imaginer que je fais partie d'un groupement politique quelconque. Je n'appartiens à aucune ligue ni révolutionnaire ni réactionnaire ; j'ai agi de mon propre mouvement".
L'acte d'accusation, en date du 22 octobre 1915, adopte sans hésitation la thèse du crime solitaire : "L'instruction a établi que l'accusé n'avait pas de complices. Il était seul au moment où il a tiré (... ) il a été démontré qu'il ne fréquentait pas les groupements politiques militants et qu'il n'avait point entretenu de relations avec les agitateurs des partis extrêmes".
Nous savons que Villain, dans l'organisation parallèle des jeunes Amis de l'Alsace-Lorraine, a fréquenté les Camelots du Roi, Il suffit souvent, à un esprit faible, de rencontrer un esprit fort pour donner un contour à des velléités.
Ce n'est qu'en 1919 que l'on jugera Raoul Villain. Il sera acquitté ! On est au plein de l'ivresse de la victoire. Des urnes va sortir la Chambre « bleu horizon ». Douze jurés ont donc considéré que ce n'était pas une faute d'avoir abattu Jaurès qui, si on l'avait écouté, aurait privé la France de sa victoire. La famille Jaurès devra même payer les frais du procès.
Villain est allé se réfugier dans l'île d'Ibiza. Grâce à un petit héritage, il s'est fait construire une maison On l'appelle le "fou du port".
La guerre civile espagnole éclate. À Ibiza, les nationalistes tentent de prendre le pouvoir. Les républicains bombardent l'île, y débarquent. On leur indique la maison du "fou du port" comme pouvant abriter un suspect. Ils s'y rendent, interrogent le propriétaire, découvrent son identité.
Sur la plage de galets, un peu plus tard, on retrouvera un cadavre, la gorge éclatée, la poitrine percée d'un trou rouge, béant.
C'est là tout ce qui demeurait de Raoul Villain, l'homme qui avait tué Jean Jaurès.
Extrait de : Alain DECAUX,
de l'Académie Française
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