13.06.2006
Entretien avec Michel Rocard : le capitalisme, l'Europe ...
Aujourd’hui, on est dans un capitalisme actionnarial, où quelques fonds financiers gèrent la marche de l’économie…
Beaucoup de fonds financiers ! Il y en a trois sortes : les fonds d’investissement, les fonds de pension, et les fonds d’arbitrage ou hedge funds. Tous les trois ont pour stratégie de secouer les directions d’entreprises quand les profits sont insuffisants. Pour ce faire, on chasse les salariés, on externalise, on élague tout ce qui est à l’écart du cœur des métiers. C’est pour ça qu’on a 20% de la population soit en chômage, soit en situation précaire. Signalons d’ailleurs que c’est le cas dans toute l’Amérique du Nord, toute l’Europe Occidentale, et au Japon : la somme des chômeurs et des précaires y fait partout 20%. C’est terrifiant, et ca augmente.
Peut-on réguler, lutter contre ce capitalisme ? Restaurer des tarifs douaniers à l’entrée de l’Europe ?
C’est très difficile, car le marché est mondial. Si on instaure des tarifs douaniers, les autres pays en feront autant et on ne pourra plus exporter, et la France vit pour ¼ de ses exportations.
Ma première conclusion, c’est que rien n’est possible pour un pays de la taille de la France, nous ne pourrions pas résister à d’éventuels mesures de rétorsion. En revanche, au niveau de l’Europe, il y a le poids, la puissance. Reste à avoir la volonté. Mais la réponse passe davantage par le renforcement de la puissance salariale dans les entreprise, avec les représentants des salariés notamment.
Il faut également légiférer sur les sur-rémunérations des patrons. Aujourd’hui, la paie des dirigeants pèsent jusqu’à 10-12 % de la masse salariale des entreprises, ce qui est complètement insensé.
On pourrait aussi limiter les OPA, décider par la loi qu’une autorité boursière peut refuser une OPA, notamment si à l’évidence l’OPA vient d’un groupe dans lequel le traitement social des travailleurs est très inférieur au nôtre. Par exemple, on interdirait à Mittal de faire son OPA sur Arcelor.
La querelle de Strasbourg sur le siège du Parlement européen.
Depuis sa construction, les britanniques animent un grand groupe de députés européens pour transférer le siège du Parlement à Bruxelles. Chaque année, nous avons des bagarres à ce sujet. Pour le moment, ca tient car c’est dans les Traités… C’est une des choses que le Non français a affaibli, car la France n’apparaît plus comme un défenseur de l’Europe.
Faut-il supprimer la Commission européenne ? On a l’impression que la Commission est l’outil du libéralisme, et qu’elle défend les actionnaires et non les salariés …
Non, si la Commission est libérale, c’est parce que la majorité des gouvernements sont à droite. On a besoin de l’outil, même s’il est mal utilisé en ce moment. Par rapport au grand saboteur de l’Europe qu’est le conseil des ministres, qui décide de tout au final, la Commission reste un des seuls outils d’intégration et de régulation. L’Europe a d’abord été conçue comme une zone de libre échange, et nous en profitons plus que nous n’en payons le prix. Aujourd’hui, l’Europe n’a plus de moteur, plus de projet, le budget est bloqué à 1,049 % du PIB ce qui interdit à l’Europe de lancer toute politique nouvelle dans les 7 ans à venir.
Reste que l’Europe économique et financière est notre bouclier face à la crise financière qui menace, notamment en provenances des USA. Bush diminue tout ses impôts pour faire plaisir aux riches, sans chercher à limiter ses dépenses. Le problème du déficit budgétaire n’en est pas un pour lui. Le monde entier paye pour sa dette. Bush est fou et veut dominer militairement le reste du monde, en nous demandant en plus de payer pour ça.
Que penses-tu des coopérations renforcées pour l’avenir de l’Europe ? Qu’on aille de l’avant avec l’Allemagne, l’Espagne …
Tout à fait. Ca fait longtemps qu’on en parle, et on ne les fait toujours pas. Non seulement certains pays ne veulent pas que l’Europe fasse des pas en avant, mais ils ne veulent pas que d’autres avancent sans eux. Ils ne veulent pas se laisser créer une Europe à deux vitesse. On aura une pression pour interdire ces coopérations renforcées. Aujourd’hui, tout cela est en pointillé…
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